En deux semaines, deux scènes m’ont posé la même question : qui contrôle ce que l’IA a appris ?
La première dans un véhicule, à Yaoundé. La seconde sous une annonce sur LinkedIn, venue du Gabon. Dans les deux cas, il s’agissait de voix. Des voix d’artistes, des voix de locuteurs, des voix de notre patrimoine. Et dans les deux cas, personne ne semblait savoir où elles allaient, ni qui en décidait.
C’est exactement là que commence la gouvernance de l’IA en Afrique : non pas dans les grands textes, mais dans ces moments ordinaires où la technologie entre dans nos vies sans se présenter.
La clé USB du chauffeur : quand la musique générée par IA passe inaperçue

Un matin, je prends un véhicule pour aller au travail. Le chauffeur a branché une clé USB. Toute une collection de musique. Il chante, il est heureux.
Je lui demande s’il sait que toutes ces chansons sont faites par l’IA. Il me répond :
« L’IA, c’est quoi ? »
Je lui explique que c’est un programme informatique, que personne ne chante vraiment. Il est stupéfait. Il croyait écouter Fally Ipupa. C’était sa voix et son style, imités par une machine.
L’IA est partout, mais ceux qui l’écoutent ne le savent pas
Quelques semaines plus tôt, j’avais déjà entendu de la musique générée par IA à un mariage, à Lembé-Yézoum, dans un village sans électricité. L’IA est partout. Mais ce qui m’a frappé cette fois, c’est que ceux qui l’écoutent ne le savent pas.
Ce que les règles prévoient, et ce qu’elles n’ont pas prévu
Les plateformes étiquettent… en ligne seulement
Les plateformes ont commencé à réagir. YouTube demande aux créateurs de signaler les contenus générés ou modifiés par IA, et depuis mai 2026, la plateforme peut l’étiqueter automatiquement.
Mais une étiquette ne voyage pas. Une fois la chanson téléchargée sur une clé USB, partagée sur WhatsApp ou diffusée dans un bar, il ne reste que le son. Et la confusion.
Droits voisins et IA : un angle mort juridique
Côté droit, la question est plus profonde encore. Les droits voisins protègent les artistes interprètes sur leurs interprétations. Ils ont été pensés pour des voix réellement enregistrées.
Que protègent-ils quand une voix est imitée par une machine, sans que l’artiste ait jamais chanté ?
Une question pour les candidats à la SCDV
Au Cameroun, la Société civile camerounaise des droits voisins (SCDV) renouvelle en ce moment ses organes. Les candidats sont en campagne. Je leur pose la question à tous :
Quelle place l’IA aura-t-elle dans votre mandat ?
Obone AI : une IA qui parle fang
La seconde scène vient du Gabon. Le Comité scientifique gabonais pour la recherche en IA (CSGR-IA) a annoncé l’arrivée prochaine d’Obone AI, « la première IA gabonaise qui comprend et répond en fang ».
Portée par la startup ZAIA Technologie de Melba Orlie Nzang Meyo, elle traduira le français et l’anglais vers le fang, à l’écrit et à la voix, avec des données validées par les communautés et les linguistes.
C’est une excellente nouvelle. Nos langues méritent d’exister dans l’IA.
Souveraineté des données culturelles : les questions à poser
La fondatrice affirme que les données culturelles restent sous gouvernance gabonaise. C’est un engagement fort. Alors j’ai posé mes questions sous l’annonce :
- S’agit-il d’un modèle construit au Gabon, d’un grand modèle existant adapté au fang, ou d’un service étranger interrogé à distance ?
- Où sont stockées les données ?
- Les voix enregistrées sont-elles protégées ?
- Existe-t-il une charte éthique ?
À l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai pas encore de réponse. Ce ne sont pas des reproches. Ce sont les questions qui transforment un beau projet en projet de confiance.
Le fil commun : consentement, transparence, contrôle
Une voix d’artiste imitée. Une langue enregistrée pour entraîner un modèle. Deux situations différentes, trois mêmes questions.
Le consentement
Qui a accepté que sa voix serve, et pour quoi faire ?
La transparence
Que sait-on du fonctionnement de l’outil, et de ce qu’il produit ?
Le contrôle
Où sont gardées ces voix, et qui décide de leur usage ?
La souveraineté numérique se joue aussi dans nos voix
Il convient de retenir ceci : la souveraineté numérique ne se joue pas seulement dans les data centers et les lois. Elle se joue dans nos voix, nos langues, notre musique. Ce que l’IA apprend de nous devient une ressource. La question est de savoir qui la contrôle.
À vous
Artistes, juristes, chercheurs, développeurs : comment voyez-vous ces questions ? Répondez en commentaire, je lirai chaque réponse.
Et si vous portez un projet d’IA en langue africaine, écrivez-moi : je serais heureux d’en parler dans un prochain numéro.
Pour aller plus loin
- La Recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’intelligence artificielle, premier cadre mondial sur l’éthique de l’IA, adopté par ses États membres.
- La Stratégie continentale de l’Union africaine sur l’intelligence artificielle (juillet 2024, PDF en anglais).
- Obone AI : quand la langue fang entre dans l’ère de l’intelligence artificielle, entretien avec la fondatrice sur Gabonreview.
Venant Axel ALIMA est fondateur d’Ijeki-AI, formateur en intelligence artificielle et intervenant au Med.IA Laboratory. Il est certifié par l’ITU Academy (gouvernance de l’IA) et par l’UNESCO (éthique de l’IA, en partenariat avec LG AI Research). Pour suivre ses analyses sur l’IA appliquée aux organisations africaines, abonnez-vous à sa newsletter « IA & Afrique » ou contactez-le pour un diagnostic IA de votre organisation.



