Le 23 septembre 2026, l’Organisation internationale de la Francophonie ouvrait à Bruxelles la première édition du Forum Francophonie 4.0, autour du thème « Défis contemporains et trajectoires francophones à l’horizon 2030 ».
Acteurs institutionnels, chercheurs et experts s’y sont retrouvés pour croiser leurs regards sur les grands enjeux de l’espace francophone, l’intelligence artificielle et ses opportunités pour l’emploi en tête.
J’ai participé à cette première édition. Je veux partager ici ce qui m’a le plus marqué : le premier panel, consacré à l’intelligence artificielle et à la francophonie.

L’essentiel à retenir
- Le Forum Francophonie 4.0 s’est tenu le 23 septembre 2026 à Bruxelles, première édition d’un dialogue multilatéral de l’OIF sur les mutations de l’IA et de l’innovation locale à l’horizon 2030.
- Le panel d’ouverture a porté sur l’IA et l’emploi : ce sont d’abord les tâches qui sont remplacées, pas les métiers dans leur ensemble mais certains secteurs, comme les industries culturelles, sont déjà touchés frontalement.
- Les intervenants ont replacé le débat dans une tension vieille de quarante ans entre IA symbolique et IA neuronale, qui explique les limites actuelles des grands modèles sur le raisonnement.
- Une position stratégique a marqué la discussion : un pays n’est pas obligé de courir en tête de peloton sur l’IA, à condition que son attente soit active et préparée.
Un panel de haut niveau sur l’IA et la francophonie
Le panel était modéré par Hugues Bersini, professeur à l’Université libre de Bruxelles, co-directeur du laboratoire IRIDIA, membre de l’Académie royale de Belgique et auteur d’« Algocratie. Allons-nous donner le pouvoir aux algorithmes ? ».
À ses côtés : Olivier Bertrand, professeur de linguistique historique à CY Cergy Paris Université, enseignant à l’École polytechnique et directeur du Centre international de langue et culture françaises de l’Institut Polytechnique de Paris ; Asmae Ben Bahida, ingénieure et experte en IA, fondatrice de Just BIM It ; Steven Tallec, cofondateur d’Arvester, spécialiste des industries culturelles ; Carl Mörch, codirecteur de FARI, l’institut d’IA pour le bien commun de l’ULB et de la VUB ; et Philippe Araujo, directeur de Yulcom AI UK et responsable de la stratégie IA chez Laerdal Medical.
Le débat s’est ouvert sur une actualité brûlante : la polémique autour d’un roman accusé, le jour même de son couronnement littéraire, d’avoir été écrit par intelligence artificielle. Depuis, l’affaire a pris de l’ampleur — l’Académie Goncourt a retiré le roman de sa première sélection, invoquant des analyses qu’elle juge convergentes et des plagiats relevés dans des textes plus anciens de l’auteur, qui continue pour sa part de nier tout recours à l’IA. Elle mérite d’être racontée à part, et j’y reviendrai. Elle a surtout servi de porte d’entrée à une question plus large : les métiers sont-ils vraiment menacés par l’intelligence artificielle ?
IA et emploi : les métiers ne disparaissent pas tous de la même façon
Plusieurs intervenants ont défendu une lecture nuancée : ce sont surtout les tâches que l’IA remplace, et les compétences qui évoluent.
Asmae Ben Bahida a rappelé que les entreprises ont de plus en plus besoin de ce que l’IA ne sait pas faire : l’esprit analytique et le jugement. Carl Mörch a invité à se demander si l’on est remplaçable, en insistant sur un point : ce sont les règles que l’on se donne dans une organisation qui définissent tout. Il a aussi été relevé, au fil des échanges, que l’IA tend à produire des réponses moyennes, ni trop poussées ni trop superficielles, cherchant un équilibre statistique plutôt qu’une véritable excellence.
Steven Tallec a nuancé cette lecture depuis son propre terrain, les industries culturelles. Il a cité des métiers qui disparaissent réellement, les animateurs VFX en tête, et rappelé la grève des scénaristes américains, qui réclamait un encadrement strict de l’usage de l’IA dans la production de contenus.
Deux réalités, deux secteurs, deux vitesses de transformation. C’est précisément ce que les discours généraux sur « l’IA et l’emploi » manquent : la transformation n’a pas le même rythme selon que l’on travaille dans le conseil, la santé ou l’animation.
Un détour par l’histoire de l’IA : symbolique contre neuronale
Le panel a pris le temps d’un retour en arrière que j’ai trouvé passionnant : la querelle, née dans les années 1980, entre les tenants de l’IA symbolique et ceux de l’IA neuronale.
D’un côté, les réseaux sémantiques et le raisonnement fondé sur des règles, une tradition à laquelle se rattache la critique de Noam Chomsky envers les approches purement statistiques du langage. De l’autre, les réseaux de neurones et l’apprentissage profond, portés notamment par Geoffrey Hinton et Yoshua Bengio, tous deux lauréats du prix Turing. Gary Marcus, professeur à New York, incarne aujourd’hui une position hybride, plaidant pour combiner les deux approches plutôt que de miser sur une architecture unique.
Cette généalogie n’est pas qu’un rappel académique. Si les grands modèles actuels peinent encore sur le raisonnement structuré, ce n’est pas un accident récent : c’est une tension vieille de quarante ans, jamais vraiment résolue.
Faut-il courir après l’IA, ou attendre ?
Philippe Araujo a défendu une position stratégique qui a suscité la discussion : un pays ou une organisation n’est pas obligé de courir après l’innovation en tête de peloton. Construire un véritable écosystème IA demande des investissements considérables. Il est parfois plus rationnel de laisser d’autres essuyer les plâtres, d’observer ce qui fonctionne, puis d’adopter et d’adapter.
À une condition, et elle est décisive : se préparer activement en attendant, et disposer d’une réelle volonté politique le moment venu. Suivre n’est pas subir, si le suivi est actif et préparé.
Cette nuance parle directement aux pays d’Afrique francophone, où la question des infrastructures et des capacités de calcul conditionne tout le reste.
Ce que je retiens du Forum Francophonie 4.0
Ce forum m’a confirmé une conviction que je porte depuis plusieurs mois : les grandes questions sur l’IA ne se résolvent jamais à l’échelle d’un seul pays, ni d’une seule discipline. Ce panel réunissait un linguiste, une ingénieure, un spécialiste des industries culturelles, un psychologue de formation et un stratège d’entreprise. Chacun apportait un angle qu’aucun autre n’aurait pu fournir seul.
C’est exactement ce que la Francophonie peut offrir de plus précieux sur ces sujets : un espace où des expertises très différentes, réunies par une langue commune, se répondent plutôt que de s’ignorer.
Je reviendrai prochainement, dans un second article, sur l’affaire littéraire qui a ouvert ce panel, et sur la question qu’elle pose à tous ceux qui écrivent : comment prouver qu’un texte est bien le sien, à l’ère de l’IA ?
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le Forum Francophonie 4.0 ?
Le Forum Francophonie 4.0 est un espace de dialogue multilatéral organisé par l’Organisation internationale de la Francophonie. Sa première édition s’est tenue le 23 septembre 2026 à Bruxelles, autour du thème « Défis contemporains et trajectoires francophones à l’horizon 2030 ». Il réunit décideurs, experts et entrepreneurs pour examiner les mutations liées à l’intelligence artificielle et à l’innovation locale dans l’espace francophone.
L’intelligence artificielle va-t-elle détruire des emplois ?
Les intervenants du panel ont défendu une lecture nuancée : l’IA remplace d’abord des tâches et fait évoluer les compétences requises, plutôt que des métiers entiers. Certains secteurs font toutefois exception, notamment les industries culturelles, où des métiers comme ceux des animateurs VFX disparaissent réellement.
Quelle est la différence entre IA symbolique et IA neuronale ?
L’IA symbolique repose sur des règles explicites et des réseaux sémantiques, tandis que l’IA neuronale s’appuie sur des réseaux de neurones et l’apprentissage profond à partir de données. Cette opposition, née dans les années 1980, explique en partie pourquoi les grands modèles de langage actuels restent limités sur le raisonnement structuré.
Un pays doit-il investir massivement pour ne pas rater le virage de l’IA ?
Pas nécessairement. Une position défendue lors du forum consiste à observer les expérimentations menées ailleurs, puis à adopter et adapter les solutions éprouvées, plutôt qu’à financer une course coûteuse en tête de peloton. Cette stratégie n’est viable qu’à deux conditions : une préparation active pendant l’attente et une volonté politique réelle au moment d’agir.
Qui participait au panel IA du Forum Francophonie 4.0 ?
Le panel était modéré par Hugues Bersini (ULB, laboratoire IRIDIA) et réunissait Olivier Bertrand (CY Cergy Paris Université), Asmae Ben Bahida (Just BIM It), Steven Tallec (Arvester), Carl Mörch (FARI, ULB-VUB) et Philippe Araujo (Yulcom AI UK, Laerdal Medical).
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Venant Axel ALIMA est fondateur d’Ijeki-AI, formateur en intelligence artificielle et membre du Répertoire des jeunes experts de la Francophonie de l’OIF. Il a participé au Forum Francophonie 4.0 organisé par l’Organisation internationale de la Francophonie à Bruxelles. Pour suivre ses analyses sur l’IA appliquée aux organisations africaines, abonnez-vous à sa newsletter « IA & Afrique » ou contactez-le pour un diagnostic IA de votre organisation.

